Voici donc le texte nominé pour le concours du théatre de la place, troisieme prix de ce même concours. ( J'ai gagné un lecteur de Dvd portable Philips, 'vec port usb, télécommande, chargeur AC et auto, Kit voiture; des billets pour une piece de mon choix, et mon texte a été publié. Na. )
2084 La cité obscure.
3 octobre 1998.
« Certains pensent que les lieux qui nous entourent ont une âme, d'autres qu'il n'en est rien.
En cet instant je suis bien incapable de me prononcer sur le sujet, mais cela n'a plus d'importance, car bientôt je ne serai plus de ce monde ...
Vous prendrez peut être ces lignes, hâtivement jetées sur le papier, pour l'ultime délire d'un homme rendu fou par l'alcool et tout ce que cette métropole a de plus vil à offrir, mais de grâce poursuivez votre lecture jusqu'au bout comme celle d'un testament.
Je m'appelle Robert Louis SARTOR, j'ai eu 27ans ce 3 octobre. Il y a peu encore j'étais un honnête commercial de la C-Pharma. Seul, sans enfant, sans compagne attitrée, sans problème réel, menant une vie qui me plaisait, j'étais heureux sans vraiment le savoir. Je ne suis plus maintenant que l'ombre de moi même et seuls les anxiolytiques m'ont permis de survivre jusqu'à aujourd'hui. Hélas, épuisé, je compte mettre un terme à cette lente agonie qui me prive du sommeil comme de mes facultés.
Un soir d'automne, je me promenais le long de la Meuse m'amusant à regarder les reflets que la lune, pleine et moqueuse, faisait danser sur la surface de l'eau. Lors de mes habituelles promenades nocturnes, j'ai toujours été sensible à l'atmosphère électrique, tendue qui régnait sur la ville en ces instants là...
Les lumières étaient comme des feux follets et les grands arbres semblaient pénétrer le ciel de leurs branches noires, griffues et dépourvues de feuilles.
Tout çà vous paraît bien banal mais c'est dans cette ambiance poétique mais un peu effrayante aussi, que l'impensable s'est produit !
Mon regard s'était perdu dans les remous de l'eau, j'étais subjugué par les formes brillantes et fantasmagoriques que la rive projetait sur le fleuve. Je me souviens n'avoir pas pu quitter des yeux cette mosaïque d'ombres et de lumières tant j'étais fasciné. Soudain un vent étrange s'était levé. Froid, vif, presque irréel tant il était changeant. Je le sens encore là sur moi : tantôt doux jusqu'à la caresse, tantôt cinglant comme un fouet. On l'aurait cru jailli du fleuve millénaire tel un souffle puissant émergé de l'eau, mais il m'est impossible de dire si cette impression si tangible, fut réelle ou si ce n'est que le caprice d'une mémoire défaillante car malmenée par les sédatifs.
En une fraction de seconde les formes fantastiques s'étaient disloquées, l'eau si calme se soulevait en une furieuse houle et les ombres mêlées aux lumières étaient devenues des volutes incertaines serpentant sur les flots. Le temps comme suspendu, je suis bien incapable d'affirmer si une heure ou quelques minutes s'écoulèrent, j'avais perdu toute notion temporelle, tout sens du réel. Je ne me souviens encore que des mouvements de l'eau et des formes étonnantes qui s'immobilisèrent aussi soudainement que cessa le vent.
Lorsque le fleuve ne fut plus qu'une onde calme et tranquille, levant les yeux sur la rive opposée, le spectacle qui s'offrit à moi me fit trembler d'effroi. Là où jadis s'étendait joyeusement la cité ardente, ce n'était à présent qu'un dédale de tours massives et grises. Des éclairs bleus et verts zébraient l'espace entre entre-elles, illuminant brièvement les tours qui surgissaient alors de cette nuit infernale pour y replonger peu après.
Effrayé, j'étais perdu dans une ville que je ne reconnaissais absolument pas et où tout m'était étranger, mais alors où
étais je ? Il régnait autour de moi un silence oppressant entrecoupé par les grésillements des mystérieuses tours. Une sensation, intense jusqu'au malaise, d'avoir été projeté dans un monde inconnu et inter temporel me tétanisa d'angoisse çà je m'en souviens parfaitement.
Scrutant les rives du fleuve à la lueur de la lune et des éclairs électriques, j'aperçus un ouvrage à l'architecture étrange, juste là où, dans mon espace-temps, se dressait la vieille passerelle reliant les deux quais.
La construction était faite d'énormes voûtes et de rayons enfoncés profondément dans les pavés usés.
L'énigmatique ossature évoquait le squelette d'acier d'une bête enjambant le fleuve. De singulières fluorescences la nimbaient d'une aura surnaturelle. C'était à la fois attirant et terrifiant ! La lune chatoyait toujours à la surface de l'eau en un large sourire moqueur et sur les montants brillants du monstre de métal.
Une envie irrésistible me fit presser le pas, celle de toucher la bête. Ni la peur de l'inconnu ni l'instinct de survie ne freinèrent ma hâte. Je m'attendais à un contact dur et froid, je fus surpris par une tiédeur et une souplesse très organiques, celles d'un être vivant! .
Littéralement aspiré par cette construction diabolique, j'essayais vainement de contrer une force invisible, mais toute lutte étant inutile, pris de vertige, à moitié inconscient, je fermais les yeux. Vieux réflexe d'enfant monté sur une attraction foraine choisie avec témérité et inconscience !
Lorsque je les rouvris j'étais sur l'autre rive, dans le quartier ouest de mon ancienne cité. J'avais bien été absorbé par cette mystérieuse chose et transporté par son flux de l'autre côté de la Meuse. C'était démentiel !
J'étais au pied des tours cyclopéennes. Sans porte ni fenêtre, seules des meurtrières ciselaient leur surface et j'aurais pu m'y faufiler. Une ultime prudence m'en dissuada. Hypnotisé par leur aspect, j'eus l'impression qu'elles vibraient, ne me rendant pas compte de mouvements autour de moi, là dans l'obscurité de cette cité surgie de nulle part. La peur me noua le ventre car les tours semblaient vivantes. Des ombres se mirent à exécuter une danse macabre, se rapprochant de moi ! Ma respiration s'accéléra et mon esprit engourdi retrouva son contrôle. Je pénétrais dans la ville me dirigeant vers « le c½ur de Liège », quartier que j'avais tant aimé et sillonné.
Quel désastre ! De« Leodium » ne subsistait que le tracé des anciennes rues et de lamentables ruines!
Plus aucune de ces médiévales façades ni les bâtiments qui avaient fait la fierté de mes concitoyens.
Sur la place, où des siècles avant ma naissance s'était élevée une des plus belles cathédrales d'Europe et où s'érigeait le vieux palais épiscopal, il n'y avait plus qu'un immense obélisque de marbre blanc dont l'aspect nacré, tranchait avec la noirceur des tours.
Des inscriptions, en latin, curieusement s'illuminèrent au fil de ma lecture : j'étais bien dans ma ville natale ! Le texte parlait d'une guerre qui avait ravagé la planète et ma ville n'avait pas été épargnée. Les hommes avaient épuisé les ressources de la Terre puis avaient sombré dans le chaos, tout cela en moins d'un demi siècle !
Stupéfait, il me fallait bien admettre l'évidence : j'étais dans un futur qui n'était pas rassurant.
L'obélisque relatait un contact avec une forme d'intelligence maîtrisant une énergie inconnue, plus puissante que celle de l'atome. L'expansion humaine avait repris son cours avec hélas tous ses débordements. Les hommes s'étaient adaptés à cette technologie novatrice mais étaient restés aussi égoïstes qu'irresponsables. Après avoir mis au point les tours génératrices, ils avaient exterminé ceux -là même qui les avaient sauvés du néant. Un massacre abominable ! Un génocide de plus à l'actif de l'humanité ! C'était une nuit de pleine lune et depuis les habitants pris d'une folie cyclique s'entretuaient comme des bêtes sauvages. Et les tours, à chaque tuerie collective, semblaient toujours plus menaçantes ! Les élus municipaux, classiquement corrompus et aveuglés par leurs intérêts, avaient décidé de les maintenir, malgré le carnage qu'elles engendraient systématiquement à chaque cycle lunaire ... jusqu'au jour où une foule excédée et vengeresse s'était dirigée vers les hautes tours, bien décidée à les abattre !
Un orage d'une violence inouïe s'était abattu, tel un châtiment, sur la ville, déclenchant une interminable pluie de poussières noires et collantes. Seule la lune éclairait encore de son halo démoniaque le ciel et la terre tandis que les constructions ancestrales avaient été pulvérisées par cette atmosphère irrespirable laissant seules les tours intactes. La population urbaine avait succombé en de vastes charniers.
Seuls ceux qui s'étaient réfugiés dans les parkings souterrains avaient survécu. Hagards, ils étaient peu à peu remontés à la surface et s'étaient lentement transformés en des créatures hideuses à la peau calcinée par une lune permanente, seul astre subsistant dans ce ciel obscurci !
Une mention à même le sol clôturait le texte : « lu pour la dernière fois le 3 octobre 2084 ».
Brusquement l'obélisque avait pivoté sur lui-même ébranlant son énorme masse et, des caractères bleutés, en français, étaient apparus, comme si une main invisible les gravait pour moi ! J'en frissonne encore aujourd'hui.
C'était une sorte de poème, je vous le retranscris ici :
Egaré sur cette terre
Bien étrange chimère
Né d'un autre univers
Que je suis seul à connaître,
De toutes parts, agressé
Par des êtres étranges
Qui le soir se rangent
Un par un bien serrés
Dans d'étroites tours grises !
Ce monde hostile me grise
Alors, je vais au combat
comme un gladiateur
Résigné et bien las
Affronter, sans âme ni peur
Cette jungle si triste
Où la mort clôt la lice.
Robert louis SARTOR né à Liège le 3 octobre 1971- mort à Liège le 3 octobre 2084
Cette signature me cloua sur place! C'était mon nom, ma date de naissance, c'était de moi qu'il s'agissait !
Transi d'horreur je voulus fuir l'édifice mais j'étais entouré de créatures horribles à voir, à la peau noircie et craquelée comme si elles avaient été brûlées vives. Elles n'avaient pas d'yeux et étaient pourvues de longs bras aux doigts effilés et griffus. Leur visage inexpressif prolongeait un corps brûlé couvert de squames. Elles étaient nombreuses et sur le point de m'encercler.
Mû par la folle envie de sortir de ce cauchemar, je me mis à courir à perdre haleine vers le cours d'eau, me ruant dans cette rue qu'on avait appelée Léopold du nom d'un ancien roi. Propulsé par la terreur et le dégoût j'étais arrivé haletant sur le quai. L'un de mes odieux poursuivants parvint à me lacérer l'épaule .Je sautais dans l'eau puis je perdis connaissance en sombrant dans les flots.
Le cri d'une mouette gueularde me réveilla sous un soleil radieux. J'étais trempé, gisant tel un naufragé sur la rampe de déchargement des bateaux.
Par quel miracle étais je revenu dans ma ville et dans mon espace temps ? Rassuré par la chaleur du soleil et les bruits de la vie autour de moi j'eus la force de me relever.
Je marchais hébété, sans réagir aux regards des passants sidérés par mes vêtements dégoulinants et sales.
Bien trop heureux d'être en vie, je n'avais qu'une idée : rentrer chez moi, me doucher et manger ! Mais qu'était il arrivé? Avait- on glissé une substance illicite dans la « pécheresse » savourée ce soir là, c'était peu probable.
J'avais tout simplement eu des hallucinations. Tout au plus avais- je passé la nuit dans un état second puis stupidement j'avais basculé, attiré par la fantasmagorie des reflets sur l'eau. C'était la seule explication.
Arrivé chez moi, une douleur atroce me tarauda le dos. J'arrachais ma chemise : la créature m'avait bel et bien griffé : une plaie béante me lacérait l'omoplate ! Pétrifié je réalisais que je n'avais pas rêvé! Ce fut le début de ma longue agonie...
Voilà mon effroyable histoire !
Vous comprendrez sans peine que je veuille mettre fin à mes jours. Depuis ce voyage temporel je vis dans la peur de la nuit, je suis hanté par ces êtres hideux. Seuls les hypnotiques me plongent dans un sommeil artificiel et je n'y trouve aucun repos.
Ma vie est en sursis. Je sais que je vais repartir vers ce monde hostile.
Le poème repasse dans ma tête comme l'épitaphe d'un soldat connu car ce combattant de l'ombre c'est moi !
C'est écrit !
La lune ronde et sournoise brille dans un ciel sans nuage, je la vois de ma fenêtre, elle a toujours ce détestable sourire car dans sa vanité elle ne sait pas encore qu'elle me nargue en vain !
Je reste le maître de mon existence et je vais lui voler ma mort !
J'ai tout compris : elle est la gardienne du Temps et le témoin du massacre d'un peuple comme de la déchéance d'un autre. »
Robert Louis SARTOR né à Liège le 3 octobre 1971- mort à Liège le 3 octobre 1998.
By Peter7nance